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Philo-pause #1 : la vision de l'école générale par Hannah Arendt
Les thèses de Hannah Arendt sur la « crise de...

Postée le 23/09/20 | Lire la suite
Philo-pause #1 : la vision de l'école générale par Hannah Arendt
Les thèses de Hannah Arendt sur la « crise de l’école » forment le noyau à partir duquel les "humanistes" fondent leur argumentation . Il ne s’agit pas simplement d’un texte polémique. Fidèle à sa démarche, Arendt pense l’événement et tente d’en saisir l’esprit dans les "misères du présent". C'est une philosophie qui tente de décrypter l'ontologie du présent et non pas de bâtir un système métaphysique "hors histoire". Arendt inaugure là une méthode philosophique que des Foucault, Derrida ou Stiegler vont reprendre à leur compte: partir du présent pour le décrypter, en faisant de la philosophie une pensée qui fait dialoguer l'histoire, la sociologie, la science politique, l'économie et la psychologie. Le philosophe devient en quelque sorte le journaliste du temps présent: il en donne des grilles de lecture.



1.Penser l'événement: l'émergence des sciences de l'éducation

Son point de départ est l'efflorescence des "sciences de l'éducation" dans les années 50 aux Etats-Unis et la problématique de l'analphabétisme dans un enseignement qui se démocratise et se massifie. Au cœur de la naissance des sciences de l’éducation, Arendt fournit le fondement de l’argumentaire humaniste. Le « pathos de la nouveauté » – facteur responsable de la « crise de la tradition » – a produit des conséquences graves au plan de l’éducation : il a produit des théories pédagogiques qui ont «résolument mis à l’écart toutes les règles du bon sens» et qui entendent répandre l’idéal d’égalité radicale dans toutes les sphères de la vie. C’est ainsi qu’il faut « égaliser ou effacer, autant que possible, la différence entre jeunes et vieux, doués et non doués, c’est-à-dire finalement entre enfants et adultes et en particulier entre professeurs et élèves ».L'école devient un lieu de relativisme absolu. Cependant, ces problèmes ne sont pas les plus graves. En fait, les trois idées de base qui fondent l’éducation « moderne » sont intenables. Arendt les déconstruit l’une après l’autre.

2. Les 3 présupposés de l'éducation "moderne"

(1) Premièrement, l’idée « qu’il existe un monde de l’enfant et une société formée entre les enfants qui sont autonomes et qu’on doit dans la mesure du possible laisser se gouverner eux-mêmes », que « le rôle des adultes doit se borner à assister ce gouvernement » du groupe chez les enfants, est une idée hautement critiquable. En effet, la tyrannie du groupe est beaucoup plus violente que l’autorité  d’un individu, en l’occurrence le professeur. On considère le monde des enfants comme un monde à part entière, autonome et une fin en soi alors que l’enfance est une étape vers l’âge adulte. Ce faisant, on déconnecte le monde de l’enfance du monde de l’adulte. (2) Deuxièmement, la pédagogie devient une science en soi. On oublie que le verbe enseigner est transitif. On finit par se focaliser sur les techniques pédagogiques, à tester diverses activités pour elles-mêmes dans le cadre d'un processus dont le présupposé de départ est "le neuf est le mieux". Cela devient une science autonome à l'instar de l'économie. Mais on finit par oublier que les humanités générales doivent transmettre un contenu (3) Troisièment, on pense qu’il est plus important de savoir faire que savoir et que savoir faire peut se développer sans passer par la phase « savoir ». Pour Arendt, l'essentiel passe par l'équilibre des deux. On ne peut pas exercer de la critique historique, par exemple, si on a pas des connaissances précises de l'histoire.

3. La difficulté de l'école "moderne": tradition/révolution

Hannah Arendt a bien conscience que le fait éducatif devient problématique dans la modernité. En effet, la modernité déconstruit la tradition. Or, le fondement de l’école, c’est précisément la tradition, dans le sens du latin « traduction » et celle-ci repose sur la transmission des œuvres dont l’auctor-itas (auteur-ité) du professeur a la responsabilité. L'école transmet les classiques. L’adulte assume cette responsabilité pour le monde dans lequel survient le « nouveau venu ». S’il ne l’assume plus, la condition de possibilité de l’éducation se désagrège. À ceux qui l’accusent de conservatisme, Arendt répond que l’enseignement devrait être conservateur pour permettre à l’enfant d’être révolutionnaire. Dans le souvenir tragique de l’expérience totalitaire, elle met en garde toute éducation politique qui tend à faire de la nouveauté un processus en marche auquel l’enfant doit impérativement se soumettre. Contre les « pédagogues », Arendt nous rappelle que l’école n’est pas la société. Elle ne veut pas que l'école soit le lieu de la reproduction socio economique comme dirait Bourdieu. Précisément, en plongeant chaque enfant dans le monde des oeuvres, elle entend créer les conditions de possibilité d'un imaginaire commun à partir duquel chacun peut créer en toute singularité. L’école doit assurer la pérennité du monde des œuvres, cette « patrie non mortelle des mortels que nous sommes ». Elle ne doit pas "rabattre" le monde de la société sur le monde de l’humanité car, ce faisant, elle nie une des trois conditions constitutives de l’homme moderne qui est celle d’habiter un monde dans lequel il est jeté .

4. L'anthropologie d'Arendt (the Human condition): être humain = habiter le travail, l'oeuvre et l'action

On ne peut donc comprendre la vision arendtienne de l'école si on ne la relie pas à son anthropologie philosophique.L’anthropologie philosophique de Hannah Arendt tente de saisir les traits fondamentaux de la nature humaine de manière transhistorique, pour ensuite s'interroger sur la condition humaine. Arendt s’y réapproprie l’analytique existentiale de son maître Heidegger. Elle dégage trois traits fondamentaux de la vie active de l'homme ou plutôt trois niveaux de la vita activa : 1/le niveau du travail (qui correspond à la société et le temps présent), 2/le niveau de l'oeuvre (qui se situe dans l'Humanité et correspond à la jonction passé-présent) et 3/le niveau de l'action (qui se situe dans l'espace public, l'espace politique, et correspond à la dimension temporelle du futur: quels effets mes actions vont-elle avoir pour le futur? c'est dans ce cadre qu'Arendt développe une éthique politique démocratique dans ses autres ouvrages). Ces trois niveaux de la vita activa répondent en fait à trois conditions fondamentales de l'humain: 1/le travail répond à son besoin de produire pour satisfaire ses besoins et son besoin de se reproduire (le travail n'est pas forcément un lieu d'aliénation cf. Marx, et l'humain a besoin de travailler, si les machines le remplacent il perd une des trois conditions de son existence) 2/son besoin de s'humaniser, d'habiter un monde de culture où les mortels viennent s'inscrire, ce monde de culture étant le monde permanent des oeuvres, l’histoire (livres, objets d'artisans, églises...). La condition de l'oeuvre est donc l'appartenance-au-monde. 3/L'action est l'activité de réponse à la constitution de la cité, l'assemblée commune des citoyens et cette constitution de la cité se fait par le langage. Ce troisième niveau répond à la condition suivante: la pluralité des humains qui doivent vivre ensemble. Trois dimensions temporelles sont ici en jeu : la dimension du cycle biologique, la dimension d’éternité, de permanence et la dimension du présent qui se met en projet pour un futur.

5. Empêcher une école totalitaire

On ne peut également pas comprendre le texte d'Arendt si on ne le relie à son analyse du totalitarisme. La propagande nazie, mussolinienne ou stalinienne a fait de l'éducation le point central de déployement de leur idéologie. Il s'agit avant tout que construire un "humain nouveau" dans le processus révolutionnaire d'une philosophie de l'histoire saturée qui s'inscrit soit dans la lutte des races ou soit dans la lutte des classes. Une telle éducation ne permet pas à l'enfant de critiquer ce qui est transmis puisqu'il est de facto inscrit dans le processus de nouveauté et la révolution. On nie donc la dialectique transmission du donné/possibilité de nouveauté en présentant la formation comme amenant le sang neuf. Une phrase de Goebbels dans ce sens est éloquente: "les siècles d'intellectualisme juif sont révolus"... C'est une manière de balayer tout ce qui fait la "culture humaniste" dans un certain sens, toujours suspectée d'être "enjuivée". De la même façon, l'éducation communiste balaye la tradition littéraire, politique, philosophique suspectée d'être "embourgeoisée"...

Par ailleurs, on comprend qu'il ne s'agit pas d'être cultivé (condition humaine n°2) pour faire accomplir le bien dans le futur (condition humaine n°3 pluralité de la parole dans l'espace public, condition d'un nouveau commencement). En effet, beaucoup de Nazis écoutaient Wagner ou lisaient Nietzsche mais ca n'en faisait pas des humains au sens arendtien car ils niaient complètement la condition n°3 qui est la construction politique basée sur la pluralité et non pas la saturation de la parole dans une idéologie mortifère.

6. Actualisation

On ne peut pas réduire des humains à une simple fonction biologique. Il ne faut donc pas réduire l'école à la simple formation de citoyen consommateur "formé pour le monde comme il va", s'il fallait actualiser le propos d'Arendt. Il ne faut pas non plus réduire l'école à un fonctionnement purement bureaucratique et technocratique qui n'aurait pour finalité qu'elle même, prise dans un gigantesque processus de circulaires et de contre circulaires. L'école est avant tout un lien d'humanisation: c'est l'endroit où l'enfant prend conscience du temps long alors qu'il ne vivait jusque là que le temps court ou le pur présentisme de l'enfance. C'est l'endroit où l'enfant peut, à partir d'une transmission, se forger un regard critique sur la société qui l'entoure et sur l'institution scolaire elle-même.

Par ailleurs, Arendt ne voit l'école ni comme une extension de la société de consommation, ni comme un lieu d'expressions militantes en phase avec des mouvements sociaux. C'est un endroit où les identités religieuses, ethniques, sexuelles sont mises en veille pour un dialogue avec les oeuvres, les sciences et l'histoire dont les enseignants et enseignant sont les médiateurs Nous sommes toutes et tous des étudiants en apprentissage, d'égal à égal face à un tiers. L'interprétation d'un poème de Liliane Wouters devient la seule chose dont nous nous précoccupons et qui structure notre rapport au temps. L'école est une bulle, une parenthèse inactuelle dans les misères et les modes du présent, pour ensuite y revenir avec un regard neuf, cultivé, critique: celui du temps long, des arts et des savoirs scientifiques.

Si sa critique contre les sciences de l'éducation est peu argumentée, et sa vision de l'école, à compléter, il me semble que cette proposition sur l'école est assez pertinente dans la situation actuelle pour favoriser la construction du vivre ensemble  en lien avec les morts et les oeuvres. 

D'aucuns diront passéiste, mythification d'un âge d'or. Absolument pas. La proposition est neuve. Et n'exclut pas l'utilisation du numérique, loin s'en faut. Dans la conjoncture actuelle de réchauffement climatique, une école qui fait l'éloge de la lenteur, du dialogue silencieux avec les textes ne peut que former des imaginaires décolonisés de l'hubris moderne, cocktail tonic de croissance égoïste,  tourisme all in et consumérisme crétin. 

Olivier Terwagne

Bibliographie

Arendt H., The human condition Trad. G. Fradier, éd. Calmann Lévy, Paris, 1961.
Arendt H., La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Trad. P. Lévy (dir.), 2e éd., éd. Gallimard, Paris, 2005



Postée le 23/09/20
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